Des représentants des communautés locales du Niger (dont celles de Lougou, Dioundiou, Birni’n Konni) ont fait appel à la justice internationale pour la reconnaissance et la réparation des crimes commis par la Mission Afrique Centrale (colonne Voulet-Chanoine) au Niger.
Contexte historique
La « Mission Afrique Centrale », partie du Sénégal en 1898 et commandée par les capitaines Voulet et Chanoine, doit rejoindre le lac Tchad pour faire jonction avec la mission Foureau-Lamy traversant le Sahara depuis l’Algérie et la mission Gentil remontant du Congo. La mission, très nombreuse et mal organisée pour affronter les conditions difficiles (notamment pour l’approvisionnement en eau), rencontre la résistance des populations au-delà du fleuve Niger. Il s’en suit une série de massacres : Sansanné Haoussa, Dioundiou, Lougou, Birni’n Konni où la population est passée au fil de la baïonnette... Citons Joalland, lieutenant dans la mission :
La ville prise, on dut s’occuper de faire ensevelir tous les cadavres qui, sous l’influence d’une température très élevée, se décomposaient immédiatement. Pendant cinq jours nous nous employâmes à cette corvée.
L’écho des premiers massacres arrive en France et le gouvernement, envoie le colonel Klobb pour relever Voulet et Chanoine de leur commandement. Klobb est tué sur ordre de Voulet le 14 juillet 1899 à Dankori, puis des tirailleurs tuent Voulet et Chanoine : voir ici.
La mission Afrique Centrale désormais sous le commandement de Joalland et Meynier poursuit sa route sur Zinder où le sultan est tué et remplacé par un jeune frère plus docile, puis atteint et contourne le lac Tchad pour faire sa jonction avec les missions Lamy et Gentil. Ensemble, elles écrasent Rabah, sultan du Bornou qui avait infligé de lourdes pertes aux troupes françaises.
Cet épisode violent de la conquête coloniale française se situe dans le contexte de la rivalité entre les puissances européennes dans la ruée sur l’intérieur de l’Afrique après la conférence de Berlin de 1885. Ici, la rivalité avec l’Angleterre pour la délimitation des zones d’influence, entre les territoires qui deviendront respectivement le Niger et le Nigeria.
Le point de vue du peuple nigérien
Même au Niger, l’histoire a été racontée du point de vue français, cachant les souffrances et les dévastations endurées par les communautés qui ont le malheur d’être sur le chemin de la colonne. L’histoire de ces crimes coloniaux est restée essentiellement enfouie dans la mémoire de la population. Il y a tout de même eu le livre « Sarraounia » d’Abdoulaye Mamani (dont Med Hondo a tiré un film qui a reçu l’Étalon de Yennenga au Fespaco en 1987), qui raconte de manière très romancée la résistance de Sarraounia (reine, en haoussa) Mangou de Lougou à la colonne Voulet-Chanoine (« une des plus chaudes actions de la campagne », selon Joalland).
Le film « African Apocalypse », de Rob Lemkin, qui suit l’itinéraire de la colonne. a servi de catalyseur à la mobilisation de communautés locales nigériennes qui ont abouti à une plaine à à l’ONU.
La démarche des représentants des communautés locales du Niger (dont celles de Lougou, Dioundiou, Birni’n Konni) en direction de l’ONU pour la reconnaissance et la réparation des crimes commis par la Mission Afrique Centrale (colonne Voulet-Chanoine) au Niger ouvre une nouvelle page de cette histoire.
Les conséquences de la plainte
La plainte a abouti à une communications de l’ONU concernant l’absence présumée de recours effectif et de réparations pour les victimes de violations graves des droits humains commises pendant la « Mission Afrique Centrale » ainsi que pour leurs descendants, adressées aux gouvernements nigériens et français. Les réponses des deux gouvernements ont été publiées.
Celle du gouvernement nigérien reconnaît que rien n’a été fait par l’État du Niger en matière de travail mémoriel. Celle du gouvernement français n’envisage aucune reconnaissance ni excuses, juste une timide « ouverture à un dialogue bilatéral ». Les documents (communications et réponses) se trouvent ici :
Rôle des associations de Tarbiyya Tatali
L’AECIN et le RAEDD accompagnent depuis de nombreuses années la communauté de Lougou, notamment pour son accès à l’eau. Conscients des traumatismes liés à la colonisation et désireux de travailler à établir une amitié véritable, nos interventions se sont toujours situées en réponse aux demandes de Saraouniya et du village.
Tarbiyya Tatali a par ailleurs publié en coédition avec ’Harmattan le livre Lougou et Saraouniya et documenté régulièrement sur son site web des articles consacrés aux particularités culturelles locales (Tunguma, Tarkama notamment) grâce à des vidéos et des photos.
C’est par le livre Lougou et Saraouniya que nous avons rencontré Rob Lemkin qui souhaitait avoir des contacts au Niger et c’est tout naturellement que la communauté de Lougou s’est ensuite associée aux demandes de réparation.
Le but de Tarbiyya Tatali est de
- Faire connaître ces crimes qui ont accompagné la colonisation au Niger, bien loin de la « mission civilisatrice » dont elle s’est drapée,
- Soutenir les communautés locales du Niger héritières d’un peuple colonisé dans leur demande de justice et notamment la communauté de Lougou,
- Plus généralement, contribuer à rebâtir une solidarité internationale dégagée du colonialisme et du néocolonialisme, sur la base d’une reconnaissance claire des responsabilités historiques.
Chacune de nos associations a des responsabilités spécifiques : l’AECIN fait connaître en France la démarche des communautés nigériennes, le RAEDD continue à accompagner le village de Lougou et organise dans la région de Dosso des projections et débats autour du film African Apocalypse.
Projections et débats soutenus par Tarbiyya Tatali
- En 2025, soirée « Crimes coloniaux, quelles réparations ? Le cas du Niger » le mardi 18 novembre de18 H à 20 H 30 à la Maison Internationale de Rennes. Projection du film « African Apocalypse » et débat en présence du réalisateur Rob Lemkin. Organisé par l’Association d’Echanges Culturels Ille et Vilaine Niger (AECIN) avec le soutien des Amis du Monde Diplomatique et de la Section Pays de Rennes de la Ligue des Droits de l’Homme.
- En 2026, cinq projections dans la région de Dosso organisées par la Maison de la Culture Garba Loga avec l’appui de Tarbiyya Tatali : le 10 avril à 20h à la Maison de la culture Garba Loga de Dosso, le 11 avril à 20h à la Maison de la culture Yazi Dogo de Doutchi , le 15 avril à 20h à Birni N’Gaouré , le 17 avril à 20h à la Maison de la culture Adamou Fodi de Gaya.
